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Bibliothèque troisième lieu : au delà-du champ culturel

19 août 2019
Se cultiver, s'informer

Espace intermédiaire entre la sphère du foyer et celle du travail, le troisième lieu est une notion que se sont appropriées de nombreuses bibliothèques. Au-delà de leur vocation culturelle, elles peuvent aussi être un lieu de vie, de lien et de mixité sociale. Interview d’Amandine Jacquet, bibliothécaire, formatrice et coordinatrice des ouvrages Bibliothèques troisième lieu (ABF, 2e édition en 2017) et Concevoir une bibliothèque rurale (ABF, 2018)

Qu’entend-on par bibliothèque troisième lieu ?

Le concept de troisième lieu a été défini par Ray Oldenburg dans les années 1980. Ce sociologue s’intéressait à l’Amérique des années 1950 et à la notion de suburbanisation, autrement dit le développement de quartiers résidentiels tentaculaires à l’extérieur de la ville qui donnent lieu à un mode de vie « auto, boulot, dodo ». Il n’y a plus d’endroit pour se rencontrer. Or selon Ray Oldenburg, les individus ont besoin de relations humaines, en face à face et pas seulement sur les réseaux sociaux. Il définit le troisième lieu typique comme la piazza italienne, le café français ou le pub irlandais, lieux d’interaction et d’échanges possibles avec des personnes que l’on connaît, ou pas. La bibliothèque troisième lieu répond donc à cette question : au-delà de la culture, comment fait-on de la bibliothèque un lieu de vie, de lien social, de lutte contre l’isolement et de mixité sociale ?

A quel moment sont-elles apparues en France ?

Selon Bertrand Calenge, les bibliothèques troisièmes lieux apparaissent dans les années 1980, avec la notion de médiathèque qui apporte une forme d’ouverture : la bibliothèque n’est plus un sanctuaire, une bulle hors du monde. C’est aussi le moment où se mettent en place des partenariats avec des associations et des acteurs sociaux. Il me semble qu’elles remontent plutôt au début des années 2000, quand on a commencé à se rendre compte que le silence n’était plus vraiment de rigueur dans les bibliothèques, qu’on pourrait peut-être y boire et y manger… C’est une période à laquelle on a aussi beaucoup parlé du rôle social des bibliothèques, et pris conscience qu’il fallait changer quelque chose : on ne pouvait plus se contenter d’être sur le champ culturel, dans une posture de prescription. Le troisième lieu implique une horizontalisation de la relation entre les bibliothécaires et les publics, considérés désormais plus comme des partenaires qui ont leur propre expertise. La confiance et la convivialité sont la base de cette nouvelle relation. Le cœur de notre métier reste le même : mettre à disposition et faire la médiation des savoirs et de l’information. Mais à partir de là, on peut articuler beaucoup d’activités autour de la bibliothèque, et développer des partenariats.

Quels champs d’activités peut-on y trouver ?

Il n’y a pas de prérequis. Une bibliothèque troisième lieu prend en compte son contexte et le territoire sur lequel elle se trouve. Par exemple, en hyper-ruralité où l’on trouve très peu de services, la bibliothèque peut avoir un coin café avec un point dépôt de pain, parce que c’est un besoin de la commune. En complément de l’analyse territoriale, il y a aussi celle des besoins et envies des publics, et la commande politique. Les services peuvent donc être très divers et ne sont pas forcément pris en charge par le bibliothécaire. Ils peuvent être assurés par des partenaires associatifs, institutionnels, privés, mais également par les publics. Dans un troisième lieu, on leur propose de s’impliquer dans la vie de la bibliothèque, en animant un atelier, en tenant une permanence, en construisant un meuble… Au-delà de l’intérêt économique, cette implication favorise l’appropriation du lieu et permet de toucher des publics plus larges. Dans un objectif de mixité et de lien social, on va s’orienter vers des activités et des animations plus fédératrices comme la musique, le jardinage, le bricolage, le « do it yourself » etc, d’où la présence possible de fablabs, de grainothèques, d’ateliers cuisine dans un troisième lieu. Ce sont des thèmes qui rassemblent et transcendent la notion de classe sociale. Parfois on entend : « Tu fais de la cuisine en bibliothèque ? Mais où est la Culture là-dedans ? ». Mais si, car nous avons toujours l’objectif de promouvoir une collection et d’attirer les publics dans un lieu où l’on sait qu’ils vont pouvoir être en contact avec la culture et l’apprentissage formel ou informel.

Des exemples de bibliothèques troisième lieu ?

Je peux donner l’exemple de la bibliothèque Louise Michel à Paris dans le 20ème arrondissement. Presque tous les samedis, une séance de jardinage est animée par un lecteur. Et une fois par mois, des ateliers créatifs (fabrication de sushis, d’origamis, de scoubidous…) sont proposés et animés par des usagers, enfants ou adultes. Tout le monde peut partager une compétence car tout le monde sait faire quelque chose. La démarche est intéressante pour ce quartier dont une partie des habitants est issue d’une immigration relativement récente, avec les questions d’intégration que cela comporte. Cette possibilité pour tous de donner un cours à la bibliothèque, cela redresse les gens, cela leur donne de la fierté et une vraie reconnaissance sociale. Autre exemple, dans la commune de Languidic dans le Morbihan, la bibliothèque a mis en place un système de partage de savoirs et de compétences. Quand les publics s’inscrivent, on leur demande s’ils veulent participer, et si c’est le cas, ils disent en quoi ils sont spécialistes. Si un autre usager de la bibliothèque souhaite se faire aider dans leur domaine de spécialité, un rendez-vous est proposé entre ces deux personnes. Beaucoup de bibliothèques (Venelles dans les Bouches-du-Rhône, par exemple) organisent aussi des « tricot thé », rendez-vous prétexte par excellence pour faire du lien social : un matin par semaine on amène son tricot, on boit une tasse de thé, et on discute de livres (un peu) et d’autre chose (beaucoup !)...

Combien de bibliothèques troisième lieu existe-t-il en France ?

Il est très compliqué de donner un chiffre. Certaines se disent « troisième lieu » sans l’être vraiment et d’autres le sont sans le savoir. Mais il est clair qu’elles sont de plus en plus nombreuses, et on doit avoisiner les 20%. Elles sont aussi pertinentes en ville qu’à la campagne, mais nous observons qu’elles se développent plus naturellement en ruralité. C’est là que se trouve le plus fort potentiel.

Légendes et crédits photos :

Image 1 : Atelier tricot-thé à la médiathèque de Venelles (13) ; CC BY-SA Médiathèque de Venelles

Image 2 : Wikipédia : la page Wikipedia de la commune s'enrichit de photographies grâce à un échange entre des photographes randonneurs et le rédacteur wikipedia de la page communale à la bibliothèque de Languidic ; CC BY-SA Annie Porchet

Image 3 : Journée "Ensemble avec les familles de migrants", à la bibliothèque Louise-Michel (Paris) avec l'association Encrages, en 2018 ; CC BY-SA Céline Rollet

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